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[modifier] Littérature
[modifier] Écrit intime
[modifier] Paul Klee, Journal, 1957
7-12-1901. Deux lettres et deux cartes sont en route vers le Nord qui ne supposent point de réponse. Je veux savoir rompus la plupart des fils qui me rattachent à naguère. Peut-être est-ce là l'indice d'une commençante maîtrise. Je me sépare de ceux qui m'avaient enseigné. Ingratitude de l'élève ! Que me reste-t-il alors ? Rien que l'avenir. Je m'y apprête avec violence. Je n'avais pas beaucoup d'amis et dès que j'exige de l'amitié intellectuelle je suis à peu près abandonné.
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Journal (1957), Paul Klee, éd. Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 1959 (ISBN 978-2-246-27913-6), Journal II, p. 85
[modifier] Manifeste
[modifier] René Crevel, Note en marge du jeu de la vérité, 1934
Au jeu surréaliste de la vérité, alors que, de part et d’autre, le manque de retenue est la règle que nulle ombre d’exception ne saurait venir confirmer, l’interrogé mettra d’autant moins de réticence à répondre que l’interrogateur aura visé, avec une plus minutieuse et lucide cruauté, le point entre tous sensible, parmi l’enchevêtrement des rapports physiques et des faits concrets aptes à surprendre sinon à choquer l’auditoire. Les premières confidences serviront de tenailles pour taillader les fils de fer barbelés de l’inhibition.
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« Note en marge du jeu de la vérité », René Crevel, Documents 34, nº 20, Avril 1934, p. 21
[modifier] Nouvelle
[modifier] Charles Bukowski, Nouveaux contes de la folie ordinaire, 1967
La couverture
Une nuit, je me suis réveillé à côté d'elle (ou j'ai rêvé que je me réveillais), j'ai jeté un oeil dans la chambre et j'ai vu trente ou quarante petits bonshommes en train de nous ficeler sur le lit, avec un espèce de fil d'argent, et ils nous ficelaient et ils nous ficelaient. Ma chérie a dû sentir ma nervosité. j'ai vu ses yeux s'ouvrir.
« Silence ! j'ai dit. Ne bouge pas ! Ils veulent nous électrocuter !
— QUI VEUT NOUS ELECTROCUTER ?
— Bon dieu, je t'ai dit de te taire ! Ne bouge plus ! »
Je les ai laissés faire un moment, en faisant semblant de dormir. Puis, rassemblant toutes mes forces, je me suis redressé et j'ai cassé le fil. Ils ne s'attendaient pas à ça. J'ai voulu en assomer un mais je l'ai loupé. Je ne sais pas où ils ont filé, mais je ne les ai plus revus.
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Journal d'un vieux dégueulasse (1982), Charles Bukowski, éd. Grasset & Fasquelle, coll. Le Livre de Poche, 1967 (ISBN 978-2-253-03621-0), La couverture, p. 310
[modifier] Prose poétique
[modifier] André Breton, Poisson soluble, 1924
Sale nuit, nuit des fleurs, nuit de râles, nuit capiteuse, nuit sourde dont la main est un cerf-volant abject retenu par des fils de tous côtés, des fils noirs, des fils honteux !
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 9, p. 53
[modifier] Robert Desnos, La liberté ou l'amour !, 1927
La villa de Cimiez était soigneusement fermée à toute visite. Pour éviter les indiscrétions, les domestiques malgaches qui composaient la suite du riche excentrique avaient dévoilé que des fils électriques à haute tension tendus au sommet du mur et au travers du parc formaient un infranchissable réseau où les imprudents se seraient pris comme des mouches dans une toile d’araignée.
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La liberté ou l'amour ! (1927), Robert Desnos, éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), XII. Possession du rêve, p. 116
[modifier] Antonin Artaud, L'Art et la mort, 1929
Héloïse et Abélard
Elle a des mains qui entourent les livres de leurs cartilages de miel. Elle a des seins en viande crue, si petite, dont la pression donne la folie ; elle a des seins en dédales de fil. Elle a une pensée toute à moi, une pensée insinuante et retorse qui se déroule comme d'un cocon. Elle a une âme.
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L'Ombilic des Limbes suivi du Pèse-nerfs et autres textes, Antonin Artaud, éd. Gallimard, coll. Poésie/Gallimard, 1956, partie L'Art et la Mort, « Héloïse et Abélard », p. 145
[modifier] Octavio Paz, Liberté sur parole, 1958
Travaux du poète
Je passai une rue puis une autre, grelottant, lorsque tout à coup je sentis — non, je ne la sentis point : elle me croisa, impétueuse : la Parole. Cette rencontre inattendue me paralysa un moment — assez pour lui donner le temps de retourner à la nuit. Remis, je réussis quand même à la saisir par sa chevelure flottante. Et je tirai désespérément ces fibres qui s'allongeaient à l'infini, fils télégraphiques qui s'éloignaient avec le paysage entrevu, note qui monte, s'amenuise, s'étire, s'étire... Et je me retrouvai seul au milieu de la rue, une plume rouge dans mes mains violacées.
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Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Travaux du poète — III, p. 48