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[modifier] Littérature
[modifier] Nouvelle
[modifier] Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904
Blanche comme l'Ecume
Des lèvres d’Androméda jaillit un sanglot d’épouvante et d’amour. Ses paupières frémirent avant de se clore sur la volupté de son regard. Ses lèvres goûtaient amèrement la saveur de la Mort.
… Mais l’heure de délivrance avait sonné, et le Héros apparut, armé par la Parthène et pareil à un éclair d’été. Le combat se livra sur les vagues et le glaive de Perseus fut vainqueur. Le Monstre s’abîma lentement dans les ténèbres de l’eau.
À l’instant où le triomphateur brisait les chaînes d’or de la Captive, il s’arrêta devant le reproche muet de ses larmes.
Et la voix d’Androméda sanglota lentement :
« Pourquoi ne m’as-tu point laissée périr dans la grandeur du Sacrifice ? La beauté de mon Destin incomparable m’enivrait, et voici que tu m’as ravie au baiser léthéen. Ô Perseus, sache que le Monstre de la Mer a connu seul mon sanglot de désir, et que la Mort m’apparaîssait moins sombre que ton étreinte prochaine. »
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La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, Blanche comme l'Ecume, p. 207
[modifier] Poésie
[modifier] Paul Eluard , L'Amour la poésie, 1929
En l'honneur des muets
La brûlure de toutes les métamorphoses
La chaîne entière des aurores dans la tête
Tous les cris qui s'acharnent à briser les mots
Et qui creusent la bouche et qui creusent les yeux
Où les couleurs furieuses défont les brumes de l'attente
Dressent l'amour contre la vie les morts en rêvent.
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Capitale de la douleur suivi de L'amour la poésie (1929), Paul Eluard, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 978-2-07-030095-2), partie Seconde nature, V. En l'honneur des muets, p. 181
[modifier] Annie Le Brun, Le Carreau sans coeur, 1964
Les pneus dispersent la petite monnaie de mes ongles d'avant le jour
Les cerises éclatées des lumières en chaîne filent sur les gaules des ravaudeurs de linge noir
La boue du Rhin monte en serpent d'automne autour de mes jambes croisées haut sur la dernière cervelle des draps gonflés
Et les quatre directions du décor glissent impondérables entre nos bras en écharpe.
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« Le Carreau sans coeur », Annie Le Brun, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 58
[modifier] Prose poétique
[modifier] Novalis, Hymne à la nuit, 1800
Autrefois, parmi les races diverses qui peuplent au loin le monde, un destin de fer étendait sa souveraine puissance. Des liens étroits et grossiers enchaînaient leur ame, et la terre était la patrie et le séjour de leurs dieux ; sur les montagnes de l’Orient et dans le sein de la mer, habitait le soleil, lumière vivante et répandant partout la chaleur. Un vieux géant portait le monde, et les premiers enfans de la terre reposaient sous les montagnes, avec leur rage impuissante contre les nouveaux dieux et contre les hommes ; les profondeurs de la mer renfermaient une déesse, et dans les grottes de cristal, un peuple joyeux passait une vie de voluptés [...]. Le vin était meilleur, versé par les mains de la jeunesse, un dieu était dans la grappe, une déesse dans les gerbes, et la plus belle habitante de l’Olympe avait dans ses attributions les doux frémissemens de l’amour.
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« Hymne à la nuit », Novalis, Nouvelle revue germanique, nº 14, 1833, p. 236
[modifier] Roman
[modifier] Marie d'Agoult, Nélida, 1866
Nulle transaction ne se présentait dans son esprit entre la liberté illimitée et le rigide devoir. Ô saint orgueil des chastetés délicates, tu ne fus pas insulté un moment dans le coeur de cette noble femme. Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, céder à un amant en continuant d'appartenir à un époux, marcher environnée des hommages que le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin, à l'ombre d'un mensonge, de lâches et furtifs plaisirs, ce sont là les vulgaires sagesses de ces femmes que la nature a faites également impuissantes pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les séduit ; également incapables de soumission ou de révolte ; aussi dépourvues du courage qui se résigne à porter des chaînes que de la hardiesse qui s'efforce à les briser !
Nélida, on l'a vu, n'était pas faite ainsi.
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Nélida (1866), Marie d'Agoult, éd. Calmann-Lévy, 2010 (ISBN 978-2-7021-4127-4), partie Troisième partie, chap. XV, p. 188
[modifier] André Breton, L'Amour fou, 1937
Le 10 avril 1934, en pleine « occultation » de Vénus par la lune (ce phénomène ne devait se produire qu'une fois dans l'année), je déjeunais dans un petit restaurant situé assez désagréablement près de l'entrée d'un cimetière. Il faut, pour s'y rendre, passer sans enthousiasme devant plusieurs étalages de fleurs [...]. La servante est assez jolie : poétique plutôt. Le 10 avril au matin elle portait, sur un col blanc à pois espacés rouges fort en harmonie avec sa robe noire, une très fine chaîne retenant trois gouttes claires comme de pierre de lune, gouttes rondes sur lesquelles se détachait à la base un croissant de même substance, pareillement serti.
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L'Amour fou, André Breton, éd. Gallimard, 1976 (ISBN 978-2070367238), p. 24 (voir la fiche de référence de l'œuvre)
Je marche sur du liège. Ont-ils été assez fous de dresser un miroir parmi tous ces plâtras ! Et les robinets qui continuent à cracher de la vapeur ! A supposer qu'il y ait des robinets. Je te cherche. Ta voix même a été prise par le brouillard [...]. Je te désire. Je ne désire que toi. Je caresse les ours blancs sans parvenir jusqu'à toi. Aucune autre femme n'aura jamais accès dans cette pièce où tu es mille, le temps de décomposer tous les gestes que je t'ai vue faire. Où es-tu ? Je joue aux quatres coins avec des fantômes. Mais je finirai bien par te trouver et le monde entier s'éclairera à nouveau parce que nous nous aimons, parce qu'une chaîne d'illuminations passe par nous. Parce qu'elle entraîne une multitude de couples qui comme nous sauront indéfiniment se faire un diamant de la nuit blanche. Je suis cet homme aux cils d'oursin qui pour la première fois lève les yeux sur la femme qui doit être tout pour lui dans une rue bleue.
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L'Amour fou, André Breton, éd. Gallimard, 1976 (ISBN 978-2070367238), p. 130 (voir la fiche de référence de l'œuvre)
[modifier] André Pieyre de Mandiargues, La Marge, 1967
Sur la place du Théâtre il est lancé en vertu de la loi de jet qui régit les corpuscules soumis à une poussée au débouché d'un orifice étroit. Quelques pas l'ont dégagé de la cohue. Dans l'espace ouvert devant lui, il ralentit sa marche, hésite à traverser l'asphalte où des taxis s'arrêtent qui au coin d'Escudillers débarquent des putains. Mis en commun, déjà il ne l'est plus, non, et sans plaisir il s'aperçoit qu'il recommence à se distinguer, et que rentre dans une existence particulière ce Sigismond Pons dont il aurait abandonné la défroque au courant de la foule avec aussi peu de regret que pour un chapeau marqué d'initiales que le torrent trimbale. Malencontreusement dirigés comme il faut bien s'avouer qu'ils sont, les quarante et un ans de ce fichu voyeur ou témoin se recomposent derrière lui comme une chaîne de bactéries entre les plaques du microscope, comme dans la visée du télescope la queue d'une comète.
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La Marge, André Pieyre de Mandiargues, éd. Gallimard, coll. Folio, 1967 (ISBN 2-07-037294-4), chap. II, p. 56
[modifier] Psychanalyse
[modifier] Alberto Eiguer, Psychanalyse du libertin, 2010
Paul Valéry rappelle avec pertinence :
« A Rome, les hommes libres, s'ils étaient nés de parents libres, s'appelaient ingénus ; s'ils avaient été libérés, on les disait libertins. Beaucoup plus tard on appela libertins ceux dont on prétendait qu'ils avaient libéré leur pensée ; bientôt ce beau titre fut réservé à ceux qui ne connaissaient pas de chaînes dans l'ordre des moeurs. Valéry, Regards sur le monde actuel » (Le Robert, 1988).
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Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie Introduction, chap. Liberté génère trois mots proches mais différents : libertin, libertaire, libéral, p. 7
[modifier] Psychologie
[modifier] Paul-Claude Racamier, Pensée perverse et décervelage, 1992
De la pensée perverse au désordre de pensée
Usant des secrets pour délier les liaisons et briser la chaîne des contacts, [la pensée perverse] ne laisse subsister que des fragments épars, qui ne vont pas ensemble et dont on ne peut donc faire un savoir, si ce n’est au prix d’un énorme travail de reconstruction.
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Pensée perverse et décervelage, 1992, De la pensée perverse au désordre de pensée, dans [1], paru Trait pour trait Mouvement de travail et de recherche autour de la psychanalyse, Paul-Claude Racamier.