Bon sens

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Sommaire

[modifier] Enseignement

[modifier] Cours de littérature européenne

[modifier] Vladimir Nabokov, Littératures, 1941-1958

Le doux prophète, l'enchanteur dans sa grotte, l'artiste révolté, l'écolier différent des autres, tous partagent le même péril sacré. Et cela étant, bénissons-les, bénissons les dissidents, car dans l'évolution naturelle des choses le singe ne serait peut-être jamais devenu un homme si un dissident n'était pas apparu dans la famille. Quiconque dans l'esprit est assez fier pour ne pas se développer suivant un shéma invariable, a, en secret, une bombe derrière la tête ; et je vous propose, histoire de s'amuser un peu, de prendre cette bombe, et de la laisser tomber soigneusement sur la cité modèle du bon sens. Dans la brillante lumière de l'explosion qui s'ensuivra apparaîtront nombre de choses ; nos sens les plus rares supplanteront un bref instant le sens vulgaire dominant, qui tord le cou de Sinbad durant le match de catch entre le moi adopté et le moi profond. Je mélange allègrement les métaphores, car c'est exactement ce pour quoi elles sont faites lorsqu'elles suivent le cours de leurs secrètes correspondances, ce qui, du point de vue d'un écrivain, est le premier résultat positif de la déroute du bon sens.

  • Littératures (1980), Vladimir Nabokov (trad. Hélène Pasquier), éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, partie Littératures I, L'Art de la littérature et le bon sens, p. 485


Je me souviens d'un dessin où l'on voyait un ramoneur, qui tombait du toit d'un haut immeuble, remarquer en passant une faute d'orthographe sur une enseigne et se demander, tout en poursuivant sa chute, pourquoi personne n'avait pensé à la corriger. En un sens, nous faisons tous le même plongeon mortel, du haut de l'étage supérieur de notre naissance jusqu'aux dalles plates du cimetière, et en compagnie d'une immortelle Alice au pays des merveilles, nous nous étonnons de ce que nous voyons défiler sur les murs. Cette capacité de s'étonner devant des petites choses en dépit du péril imminent, ces à-côtés de l'esprit, ces notes au bas des pages du livre de la vie, constituent les formes les plus hautes de la conscience, et c'est dans cet état d'esprit naïvement spéculatif, si différent du bon sens et de sa logique, que nous savons que le monde est bon.
Dans ce monde divinement absurde de l'esprit, les symboles mathématiques ne prospèrent pas. Leur mécanisme, quelque bien huilés qu'en soient les rouages, avec quelque application qu'ils singent les circonvolutions de nos rêves et les quanta de nos associations d'idées, ne peuvent jamais exprimer réellement ce qui est si profondément étranger à leur nature, considérant que rien n'enchante davantage un esprit créateur que d'accorder à un détail apparemment incongru la suprématie sur une généralisation apparemment dominante. De l'instant où l'on éjecte le bon sens en même temps que sa machine à calculer, les chiffres cessent de troubler l'esprit. Les statistiques retroussent leurs jupons et s'enfuient à toutes jambes.

  • Littératures (1980), Vladimir Nabokov (trad. Hélène Pasquier), éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, partie Littératures I, L'Art de la littérature et le bon sens, p. 486


[modifier] Littérature

[modifier] Critique

[modifier] Cécile Guilbert, Les ruses du professeur Nabokov, 2010

« Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est le nec plus ultra de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les facultés. » Ces axiomes définitifs signés Isidore Ducasse dans Poésies I pourraient servir d'épigraphe à l'ensemble de cet ouvrage comme de devise à Nabokov qui ne l'a pas lu (pas plus que Lautréamont) mais use d'une formule proche dans « L'art de la littérature et le bon sens » : « la folie n'est qu'une maladie du bon sens, alors que le génie est le plein épanouissement de la santé de l'esprit ». Autant dire que si le goût constitue le principe discriminateur par excellence de jugement, de distinction, de séparation du bon grain de l'ivraie, il s'oppose au bon sens comme l'art à la pacotille, le grand écrivain à la nullité et le bon lecteur au mauvais.

  • Littératures (1980), Vladimir Nabokov, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, Préface de Cécile Guilbert — Les ruses du professeur Nabokov, p. XIII


[modifier] Manifeste

[modifier] René Crevel, Note en marge du jeu de la vérité, 1934

Lénine, plus et mieux que jamais, nous apparaît incontestable, lorsqu’il déclare :
« Si l’homme était privé de sa faculté de rêver, s’il ne pouvait parfois courir en avant et contempler par l’imagination l’œuvre complète qui commence à se former sous ses mains, comment pourrait-il entreprendre et mener à leur fin lointaine la vastitude épuisante de ses travaux ? Rêvons, mais à la condition de croire sérieusement en notre rêve, d’examiner attentivement la vie réelle, de confronter nos observations avec notre rêve, de réaliser scrupuleusement notre fantaisie. Il faut rêver. Et cette sorte de rêve est malheureusement trop rare dans notre mouvement par le fait de ceux-là mêmes qui s’enorgueillissent le plus de leur bon sens et de leur exacte approximation des choses concrètes. »

  • « Note en marge du jeu de la vérité », René Crevel, Documents 34, nº 20, Avril 1934, p. 23


[modifier] Nouvelle

[modifier] Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904

La Soif ricane

Je l’aurais volontiers fait taire d’un coup de pied ou de poing, mais des expériences réitérées et douloureuses m’avaient persuadé que la vigueur physique de Polly surpassait de beaucoup la mienne. Je n’avais sur elle qu’une vague supériorité mentale. Et encore! Le bon sens de ma compagne m’a souvent tiré d’un mauvais pas, ce que n’auraient pu faire mes divagations de songe-creux.

  • La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, La Soif ricane, p. 27
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